Mon athéisme expliqué à un chrétien

Si je dis que je suis athée, certains comprennent des choses terribles : que je n'ai pas de morale, que je veux pendre tous les prêtres et raser les églises, etc. Il n'en est évidemment rien. Laisse-moi t'expliquer de quoi il en retourne en des termes auxquels tu es habitué, toi chrétien.

Il y a dans ma tête des milliards de cellules appelées neurones. Ces cellules baignent dans des substances chimiques qui passent leur temps à réagir entre elles et il y a des courants électriques qui circulent dans tous les sens. Dans toute cette confusion, il se passe quelque chose et soudain… j'existe. Grâce à ces courants électriques et à ces réactions chimiques, je peux me gratter le nez, je peux apprécier une symphonie, je peux démontrer le théorème de Pythagore, je peux imaginer Edmond Dantès dans sa geôle, je peux apprendre de nouvelles choses, je peux expliquer ce que j'ai appris à d'autres personnes. Quel miracle ! Et tout autour de moi, il y a des gens comme moi avec qui je peux interagir, et il y a un monde qui me permet d'exister. Encore un autre miracle, ou plutôt un miracle à l'intérieur du premier.

Pourquoi ? Comment ça se fait que j'existe ? C'est une énigme, une magnifique énigme dont je n'aurai jamais la réponse complète, mais dont chaque bout de réponse dévoile un peu plus de beauté.

Toi, chrétien, tu me réponds : c'est Dieu. Mais pour moi, ce n'est pas une réponse, c'est juste pousser la question un cran plus loin : pourquoi Dieu ? comment Dieu ? mais sans y répondre. Pire : en interdisant d'y réfléchir, en interdisant de poser les questions. Ça ne me satisfait pas.

Comme il ne sait pas dessiner un mouton, Saint-Exupéry dessine une boîte, et dit au Petit Prince que le mouton est dedans. C'est une jolie histoire, une astuce pour éviter de dire à un enfant que les adultes n'ont pas toutes les réponses, car les enfants ont encore besoin d'être rassurés sur le monde. Mais le résumé de l'histoire, c'est que l'aviateur ne sait pas dessiner un mouton.

C'est sûr, la question de l'existence est une question qui fait peur. Psychologiquement, c'est la question de la vie, donc de la mort, ce n'est pas confortable d'y réfléchir. Sur le plan sociologique, la religion est souvent le moyen de justifier l'ordre établi ; la question métaphysique « pourquoi Dieu ? » mène facilement à la question beaucoup plus terre à terre « pourquoi je dois obéir à un roi incompétent ? », et cette question, elle inquiète le roi incompétent, justement. Donc on interdit les questions.

Pour moi, la beauté se trouve dans les vraies réponses à la question, celles qui parlent de neurotransmetteurs, de mécanismes du subconscient, de dynamique des populations, etc., et dans la démarche pour y parvenir, la science. Si on veut, je veux bien appeler ça Dieu. Mais je n'ai pas besoin de plus. Je n'ai pas besoin qu'on me raconte de jolies histoires. Je n'ai pas besoin qu'on me rassure en me disant qu'il y a un Papa dans le ciel qui s'occupe de tout et réglera tous mes problèmes.

Et quand je rencontre un autre individu, je n'ai pas envie de lui faire du mal, j'ai envie qu'il m'explique des choses que j'ignore et de lui expliquer des choses qu'il ignore. Je n'ai pas besoin de la menace de l'enfer ni de la promesse du paradis pour vouloir me comporter comme quelqu'un de bien.

Quand je vois ce que les chrétiens sont censés croire, ce qui me frappe le plus, c'est à quel point ces histoires sont humaines, comparées à la complexité et à la bizarrerie des phénomènes qu'on a découverts depuis. On dit que Dieu a créé l'homme à son image, mais la réalité qui me saute aux yeux, c'est que l'homme primitif a imaginé Dieu de la seule manière qu'il pouvait concevoir, c'est à dire comme lui-même.

Si je veux être très gentil envers ta religion, voilà ce que je peux accepter de croire : Jésus était un génie qui a compris beaucoup des choses que je viens d'expliquer, et bien d'autres encore. Mais, génie ou pas, il vivait il y a vingt siècles. À cette époque, on ne savait pas encore ce qu'étaient une cellule, une réaction chimique ou un courant électrique.

Un certain Bernard de Chartres, pour expliquer les progrès de la connaissance, a comparé ses contemporains à des nains dressés sur les épaule de géants : les progrès de la connaissance ne sont possibles que grâce aux progrès qui ont précédé, mais grâce à ça, même le plus petit progrès actuel dépasse ce qui était connu auparavant. Cette métaphore est excellente, mais elle oublie deux détails : les géants eux-mêmes se dressent sur les épaules de leurs prédécesseurs, nains et géants, dans une pyramide humaine qui s'étend jusqu'à la nuit des temps ; et assez de nains sur les épaules les uns des autres peuvent finir par arriver à la hauteur d'un géant.

Même si Jésus était un géant, la pyramide a continué de croître, et vingt siècles de nains, avec quand même quelques autres géants à l'occasion, ça finit par faire haut. S'il a entrevu une partie de la réponse à la question de notre existence, il ne pouvait exprimer cette vérité qu'en des termes qu'il comprenait, et surtout il ne pouvait la transmettre à ses disciples que de cette manière. Or à l'époque, la vision du monde dans la tête des gens était beaucoup moins structurée qu'elle ne l'est maintenant. Il est difficile de savoir exactement ce qu'ils pensaient, mais il n'y a guère de doute que c'était une vision du monde basée sur la magie et le merveilleux : on ne pouvait pas voir des réactions chimiques et des courants électriques, on voyait des esprits et des démons.

Au XVIIIe siècle, c'était la grande mode des automates : des poupées qu'un mécanisme d'horlogerie très astucieux animaient pour leur faire jouer des scènes de la vie courante, comme servir et boire le thé. Un automate a fait tout particulièrement sensation : le Turc mécanique, qui était capable de jouer aux échecs. Il a été finalement révélé que c'était un canular, il y avait quelqu'un caché à l'intérieur. Le canular a marché parce que le public avait été habitué à voir de vrais automates qui réalisaient des exploits presque aussi spectaculaires. Et d'ailleurs, à peine deux siècles plus tard, les automates écrasent les humains aux échecs sans difficulté. Comment blâmer les précieux du XVIIIe siècle pour n'avoir pas su évaluer la difficulté d'un problème technologique ? Qui de nos jours réalise que le plus difficile pour réaliser le Turc mécanique, ce n'est pas d'apprendre à un ordinateur à jouer aux échecs mais de lui apprendre à observer l'échiquier avec des yeux artificiels ?

La situation à l'Antiquité était l'inverse : la mécanique était balbutiante, l'idée qu'une machine puisse faire quelque chose de plus compliqué qu'ouvrir une porte ou moudre du grain n'avait pas encore imprégné les esprits. Donc confrontés aux merveilles animées par des mécanismes biologiques, nos ancêtres n'avaient pas d'autre option que d'y voir de la magie.

Pour le dire d'une manière quelque peu provocatrice, en ce qui concerne la vision du monde et de son fonctionnement, les gens de l'Antiquité étaient tous encore des enfants.

Je veux bien admettre que les enseignements de Jésus sont plutôt sympathiques, surtout par rapport à la mentalité sanguinaire de l'ancien testament. Mais il me semble évident qu'il s'agit du discours d'un génie de l'Antiquité s'adressant à des gens normaux de la même époque. Certaines vérités sont intemporelles, comme le fait qu'il vaille mieux — pour soi-même et pour autrui — être gentil, pardonner plutôt que garder rancune, etc., mais leur traduction en directives concrètes est profondément ancrée à une époque et une mentalité révolues. C'est le problème quand on utilise un repère à l'horizon pour désigner une direction : on risque de confondre la direction avec la destination, et si on a déjà dépassé l'horizon, le repère se trouve derrière. Jésus a essayé de montrer la Lune à ses disciples, mais ils n'ont regardé que le doigt.

Le plus gros problème dans cette démarche, c'est le dogmatisme : on ne croit pas à un discours parce qu'on a l'intelligence et l'instruction pour se rendre compte qu'il est vrai et intéressant, mais parce que c'est telle personne qui l'a prononcé. La connaissance a besoin d'être toujours remise en cause pour pouvoir progresser, c'est un arbre dont il faut sans cesse tailler les branches mortes pour permettre à de nouvelles pousses de croître. Le dogmatisme l'interdit.

D'ailleurs, je pense que tu devrais toi aussi rejeter le dogmatisme. Il me semble que nous sommes d'accord au moins sur un point : personne n'est parfait, même en partie. Je pense que tu dirais que seul Dieu est parfait. Puisque personne n'est parfait, tout le monde peut se tromper, et tout le monde se trompe effectivement à l'occasion, y compris sur des sujets très importants. D'ailleurs, l'un d'entre nous deux, au moins, se trompe sur l'existence de Dieu, n'est-ce pas ? Dans ces conditions, la seule attitude raisonnable, c'est de remettre en question tout ce qu'on croit savoir, sans exception.

Pour le dire autrement, si tu te montres dogmatique, si tu refuses de remettre en question certaines de tes croyances, tu n'es pas en train d'affirmer que Dieu est parfait, tu es en train d'affirmer que ta compréhension de Dieu est parfaite. Je ne suis pas spécialiste, mais il me semble que c'est un gros péché d'orgueil.

Il est particulièrement important de remettre en question ce qu'on n'a pas envie de remettre en question (d'après toi, pourquoi est-ce que je parle tant de religion ces temps-ci ?), car cette réticence cache probablement de la peur, et cette peur est une faiblesse. Note que remettre en question ses croyances ne veut pas dire les abandonner pour un oui ou pour un non, au contraire. Ça veut dire envisager les hypothèses contradictoires et voire où elles mènent, écouter les arguments opposés, essayer de les comprendre, et s'ils sont convaincants, se laisser convaincre. Mais s'ils ne le sont pas, alors on ne se laisse pas convaincre, au contraire. Si on a honnêtement envisagé se tromper, et que l'examen des arguments indique qu'on avait raison, alors les croyances en ressortent plus fortes.

Puisque toi, chrétien, tu crois que Dieu t'a créé, tu dois en particulier croire qu'il t'a donné ton intelligence, et donc qu'il souhaite que tu t'en serves pour comprendre le monde. Or ce que me dit mon intelligence, c'est que le dieu décrit dans la bible est une jolie histoire inventée par les gens de l'Antiquité pour essayer de comprendre un monde largement trop compliqué pour eux et pour promouvoir de meilleures pratiques sociales, rien de plus. La réalité derrière ces histoires, que la science commence à nous permettre de comprendre, est bien plus satisfaisante et belle.

Publié le 11 février 2018